Marketing et consommation responsables

Point d'analyse

Face à la crise sanitaire, l’urgence sociale et écologique où le réchauffement climatique et la pandémie apparaissent comme les conséquences les plus visibles pour les citoyens, certains consommateurs se responsabilisent et prônent un changement de modèle de consommation : moins de gaspillage des ressources, recours à l’éco-conception, allongement de la durée de vie des produits, troc, mutualisation des biens, abandon du plastique, respect des conditions de travail …. Les plus fervents adeptes d’un changement radical prônent la sobriété comme acte de consommation dit responsable. Une sobriété décrite comme un acte responsable qui s’inscrit dans un écosystème favorisant le bien-être collectif et les liens sociaux.

« La sobriété est indissociable d’autres manières de vivre et d’agir ensemble qui, en retour, auront des effets positifs sur le lien social. « Moins de biens, plus de liens » : il s’agit d’apprendre à s’organiser et à coopérer pour utiliser plus efficacement les biens matériels au service du bien-être collectif. »

 

 Si la sobriété n’est pas encore prioritaire dans notre société, en revanche, des comportements plus responsables sont régulièrement mis sur le devant de la scène médiatique, dans les études et discours marketing. Ces discours convergent vers l’idée de l’émergence de « nouveaux modes de consommation » : achat de produits « verts » respectueux de l’environnement, alimentation Bio (pour biologique), tri sélectif, consommation locale… Même s’ils ne concernent pas la majorité des consommateurs, ces comportements conduisent de nombreux chercheurs et d’entreprises à s’interroger sur l’influence de ces  « segments importants de consommateurs de produits biologiques, de consommateurs de produits équitables et d’usagers ayant des pratiques durables ».  Comme en témoignent les enquêtes régulières de l’Obosco, (l’Observatoire Société et Consommation), ces populations, bien qu’encore mineures en volume, sont très exposées aux médias et actives dans la recherche d’informations relatives aux marques et produits. Elles seraient influentes et inciteraient l’ensemble des Français à modifier leurs habitudes en relayant leurs craintes, leurs critiques et les informations dont elles disposent principalement sur les réseaux sociaux. Une influence d’autant plus forte qu’elle rencontre la défiance croissante des individus vis-à-vis de la qualité des produits et des risques sanitaires.

Les manières de consommer plus responsables sont aussi dénommées « consommation durable » ou « consommation éthique ». Ces diverses désignations sont directement dérivées du concept de « Développement Durable ». Le « Développement Durable » est lui-même un concept qui renvoie à plusieurs définitions. Nous optons pour la définition de Mme Gro Harlem Brundtland, Premier Ministre norvégien (1984), qui dans son rapport éponyme dit Rapport Brundtland, parle du Développement Durable comme« un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs »[1]. La responsabilité à l’œuvre dans la consommation responsable est ici comprise comme l’ensemble des pratiques mises en place par les consommateurs dans le but de respecter les principes de « Développement Durable » :  économiquement, socialement et écologiquement. Dans cette perspective, la consommation responsable recoupe des notions de « durabilité[2] » mais aussi d’éthique et d’écologie sociale et environnementale. Elle rejoint aussi les 17 Objectifs de Développement Durable (ODD) adoptés par les pays membres de l’ONU en septembre 2015 et particulièrement l’ODD12 qui vise à « établir des modes de consommation et de production durables ».

La prise en compte du consommateur pour faire progresser les principes du Développement Durable est indéniable. D’abord, en s’intéressant à modifier leur comportement mais aussi en qualité de « partie prenante incontournable de l’entreprise ». Il est nécessaire pour les entreprises de considérer le rôle que joue le consommateur-citoyen et de comprendre comment il se saisit du concept de Développement Durable.

La consommation responsable est donc en voie de devenir un référent et ce, nonobstant l’absence de consensus, ou de figement de l’expression. Elle est aussi à considérer comme une formule qui coïncide avec un courant social, c’est-à-dire un ensemble diffus de croyances, d’opinions qui sont plus labiles que les « faits sociaux »[3]. Même si les pratiques très investies de consommation durable sont limitées à une minorité de consommateurs, la circulation du terme est preuve de sa popularité. Le concept suscite, quant à lui, de plus en plus d’implication du marketing : nouveaux produits verts, campagne autour de la responsabilité des marques...

Néanmoins, les résultats de nos recherches témoignent de la difficulté pour les consommateurs d’une part, d’avoir les mêmes représentations concernant la consommation responsable et d’autre part, de s’investir dans des pratiques responsables. Nous avons pu voir que même les consommateurs les plus sensibilisés au Développement Durable avouaient leurs difficultés à avoir des pratiques responsables et comprendre ce que signifie concrètement être un consommateur responsable. Cette consommation apparaît donc problématique à plusieurs titres. Le fort caractère polysémique de la formule « consommation responsable » et de ses diverses formules synonymiques est l’une des difficultés. Il rend difficile le consensus tout comme il témoigne de la difficulté du consensus sur de mêmes pratiques socialement responsables. En effet, non seulement la « consommation responsable » est une formule peu figée mais elle renvoie à la fois à des pratiques très diverses : des achats, des secteurs de consommation divers où les pratiques ne sont pas toujours similaires (l’alimentation, l’automobile, les services, l’énergie…) mais aussi à des gestes « responsables » (tri sélectif, boycott, recours au vrac, recyclage, seconde main…). Comme en témoigne en mars 2017, une enquête ministérielle sur « Les Français et la consommation responsable »[4], de nombreux facteurs tels que les habitudes installées, le niveau de vie et la sensibilisation au Développement Durable infèrent sur les pratiques de consommation responsable :

« Qu’il s’agisse d’acheter des produits respectueux de l’environnement ou issus de l’agriculture biologique, la consommation des ménages est parfois contrainte par leur niveau de vie. Pour autant, les choix des consommateurs restent avant tout dépendants de l’intérêt que ceux-ci portent ou pas à l’environnement. Attachée à̀ la qualité́ des biens qu’elle consomme, une part importante des Français semble en effet disposée à̀ consommer moins, mais mieux. Le prix et le poids des habitudes continuent cependant de freiner cette volonté́ de changement » 

Néanmoins, ces facteurs et freins n’empêchent pas les défenseurs du Développement Durable de mettre l’accent sur la pression croissante des « consommateurs responsables » sur le marché.

 « Devançant les évolutions réglementaires, les attentes sociétales se renforcent en faveur d’un développement économique plus respectueux de l’environnement et des êtres humains. (…) En 2019, 38 % des Français déclarent que consommer responsable, c’est consommer autrement (en achetant des produits plus durables), soit 15 points de moins qu’en 2017. A l’inverse, 27 % pensent qu’il faut réduire sa consommation en général (+13 points par rapport à 2017 !) et 30 % qu’il faut éliminer les produits ou services superflus (-2 points) », (Boquet, Kathleen, 2019 Livre blanc Economie circulaire : vers une sobriété positive) 

L’ensemble de ces points peut être sujet à discussion.

Tout d’abord, la rhétorique du « moins mais mieux » n’est ni nouvelle[5], ni socialement équitable. En outre, la maîtrise des enjeux et des « bonnes pratiques » de consommation responsable n’implique pas nécessairement des impacts écologiquement positifs. Ainsi une autre étude, réalisée en mars 2019 par le Credoc, (Victoire, Sesseego 2019), souligne qu’une forte sensibilisation et des pratiques de consommation responsable installées ne sont pas toujours gages d’impacts écologiques positifs. Cette étude met en évidence que bien que les classes supérieures soient plus averties, sensibilisées et qu’elles agissent dans le sens d’une « meilleure consommation », leur empreinte écologique[6]reste plus importante que les classes moins favorisées et/ou moins instruites. D’autres points de discussion sont à souligner. Notamment, le caractère peu socialement équitable des propositions de consommation responsable qui sont plus appropriables par les populations à revenu plus élevé. Le qualitatif plus que le quantitatif nécessite des moyens de temps et/ou financiers.

La question de la consommation responsable renvoie à un ensemble de vecteurs d’influence qui fonctionnent comme « un système d’interactions favorables ou défavorables au développement durable ». Il s'agit de reconnaître et de savoir pour chacun d'entre-nous et chacune de nos entreprises comment nous agissons ou pouvons agir de façon favorable.


Anne Battestini - mars 2020



[1]« development that meets the needs of the present without compromising the ability of future generations to meet their own needs »


[2]La « durabilité » dérive du substantif « durable » ou soutenabilité de sustainable en anglais. Elle renvoie à l’idée de garantir une pérennité dans le temps. Elle est la qualité de ce qui dure.


[3]Les « faits sociaux » sont « des manières d'agir, de penser et de sentir, extérieures à l'individu, et qui sont douées d'un pouvoir de coercition en vertu duquel ils s'imposent à lui »,(Durkheim)


[4]Enquête du Ministère de l’environnement, de l’énergie et de la mer, en charge des relations internationales sur le climat


[5]Déjà en 2009, Serge Papin, PDG du groupement associatif Sytème U dans ses entretiens avec Pelt, évoque cette nécessité de changement de modèle de société (Papin, Pelt, et Rouden 2009)qui appelle de ses vœux


[6]L’empreinte écologique a été construite à partir d’indicateurs. Empreinte écologique :score entre 0 et 100, 0 étant l’impact minimum possible compte tenu des questions posées par l’enquête « Tendance de consommation ». L’impact sur l’environnement de la mobilité (particulièrement la voiture et l’avion), de l’alimentation (à travers la consommation de protéines animales) et du logement (consommation d’énergie et appareils numériques) est pris en compte, au prorata de leur importance dans les émissions de gaz à effet de serre. Seules les pratiques réelles (et non les intentions) ont été prises en compte.Sensibilité environnementale : score entre 0 et 100, sur le même principe que l’indicateur précédent, mais pour la sensibilité aux problématiques environnementales.  Outre la préoccupation déclarée pour l’environnement, l’indicateur prend également en compte l’incitation à acheter des garanties écologiques et l’engagement pour la cause écologique.


Chronique des présages de la toile

Chronique des présages de la toile

Internet est un lieu de confusion surinvestit. Tout y est dit, tout y est nié. Tout y est possible et même le contraire. Aucune science n’est certaine. Les mythes et légendes y sont donc nombreux et font florilège. Chacun y allant de ses présages et de l’expression de ses désirs et craintes qui sont aussi nombreux que le nombre de communautés possibles… Et si ces communautés s’entendaient, serait-ce l’Enfer ou Paradis ?

Le mythe, selon Platon, c’est bien ce qui vient de l’opinion et non de la certitude scientifique. Comme toute chose, il y a des causes rationnelles (appelées aussi « raisons ») et des origines insondables (communément nommées « chimères »). Voilà un premier point expliquant l’existence de mythes autour d’Internet. En absence de données objectives et d’instance légitime reconnue de tous, toutes les vérités sont acceptables et toutes les légendes aussi. Mais pourquoi cette opinion investit dans Internet autant de pouvoirs quasi magiques ? Dans un monde incertain, la Chimère est le lieu d’incarnation à la fois de tous les rêves, frustrations, craintes, désirs et plaisirs. Elle est le lieu de l’imagination fertile et incontrôlée. Celle d’une magie qui dépasserait l’entendement humain. Voilà pour le second point.

Au regard de l’histoire de l’humanité, celle de l’Internet s’est déjà constituée une belle anthologie mythologique. Elle puise ses racines dans ce qui nous renvoie à notre part de liberté, notre condition humaine et notre patrimoine historique. Pour les Antiques, le mythe procède de la dramaturgie de la vie sociale. Une mise en scène du réel avec un jeu cathartique, c’est-à-dire une expression poussée à l’extrême des craintes et émotions pour s’en libérer.

Remplir d’images ce que l’on arrive à concevoir.

L’Internet joue de l’inconscient collectif et saisit les désirs et les craintes du moment. Et ce de façon d’autant plus forte qu’il n’est pas matériel donc imaginable (dont on ne peut se faire une image). C’est un objet impalpable, invisible, aux contours inexistants, au temps sans borne. Il nous suit, nous trace, nous reconnait et nous menace … Certes cela dit beaucoup de notre monde et de ses surinvestissements technologiques, sociaux et humains. Mais ce qui fait le plus saillie dans ces interrogations et incertitudes est l’investissement imaginaire.

Incontournable et irremplaçable, fabuleux mais aussi dangereux sont des qualificatifs récurrents pour le désigner. Certains s’en méfient, d’autres se l’approprient, beaucoup n’osent en parler. Il y a un mystère autour de l’existence ou non d’un Grand Maître créateur et donc manipulateur. Il y a aussi cet outil façonné par l’intelligence de l’homme qui, on le sait, est capable du pire comme du meilleur… les plus cartésiens parlent de media absolu avec tous les dangers associés aux mythes modernes de la désinformation et de la surconsommation. Hérésie suprême, paradoxe vivant, Internet serait le lieu ultime « de la grandeur et de la décadence de notre société » mais aussi « le formidable outil de démocratisation ». L’imaginaire est ce qui permet de percevoir la réalité et de donner un sens profond à l’individu par rapport à la société où il vit. Que se dit-il en fait avec ces images ?

Les mythes les plus anciens éclairent sur le sens de cette légende qu’est Internet. Ainsi, ce nouveau monde prend les traits d’une Babylone moderne. La porte de Dieu où ce Dieu est perverti dans l’homme par ses plus profonds vices. Instinct de domination et instinct de luxure comme guides. « Cette ville si magnifique qu’il n’y a pas au monde une cité qu’on puisse lui comparer » dixit Hérode, est aussi le lieu qui n’exalte qu’une part de l’homme et qui le désintègre. C’est le lieu de l’éphémère.

Babylone vit naître la Tour de Babel qui devait conduire à la porte du Ciel. Les hommes d’alors parlaient la même langue. Leur intelligence collective et les outils qu’ils façonnèrent leur permis de réaliser cette tour. Devenue, dès lors, le symbole de l’orgueil humain et de la Cité qui se dresse contre le pouvoir divin. Elle fût anéantie par la rage céleste. « C’est là que Yahvé confondit le langage de tous les habitants de la terre et c’est là qu’il les dispersa sur toute la surface de la terre » (La Genèse) Etrange ces légendes perdues tout de même… fondées sur des croyances archaïques, chimériques, arrachées des livres où la poussière peut encore se déposer, est-ce qu’elles pourraient encore hanter notre inconscient collectif ?

Babel signifiant confondre, « La Tour de Babel » est une expression qui, quand elle est employée, fait allusion à une assemblée où tout le monde parle sans s’entendre, où personne n’est d’accord. Quoi qu’il en soit si Internet n’est pas Babel, c’est sans nul doute un lieu de perdition du langage, comme dirait mon ancêtre, « à y perdre son latin ». Mais ce qui s’exprime dans les présages des internautes, ce sont bien des peurs et des désirs d’un monde insaisissable, inconnu et pourtant bien réel. Internet n’en est qu’une représentation.